50 ans après la catastrophe de Seveso, « il y a autant de dioxine dans les terres qu'à l'époque »
Le 10 juillet 1976, un nuage de dioxine s'est abattu sur Seveso et les villes voisines, dans le nord de l'Italie. Cinquante ans plus tard, la construction d'une autoroute ravive les peurs liées à ce puissant polluant. Seveso (Italie), reportage À mesure que l'on approche de Seveso, de grandes bâche…
Résumé
Catastrophe de Seveso
Le 10 juillet 1976, une usine chimique nommée Icmesa, située à Seveso en Italie, a connu un accident industriel majeur.
Une soupape de sécurité s’est ouverte sous la pression d’un réacteur surchauffé, libérant un nuage toxique contenant de la dioxine, un polluant extrêmement dangereux.
L’usine produisait du trichlorophénol, une matière première pour les herbicides, et appartenait au groupe suisse Hoffmann-La Roche via sa filiale Givaudan.
La dioxine s’est répandue sur les villes voisines de Meda, Seveso, Cesano Maderno et Desio, provoquant des brûlures cutanées, des cloques et la mort de nombreux animaux.
Les autorités n’ont reconnu la présence de dioxine que dix jours plus tard, estimant entre 15 et 18 kg de ce polluant libéré dans l’environnement.
Cet accident est considéré comme l’un des pires désastres industriels en Europe, au point que la ville de Seveso a donné son nom à une directive européenne sur les risques industriels.
Conséquences sanitaires
La catastrophe a exposé plus de 30 000 habitants et travailleurs à la dioxine, un polluant classé comme cancérogène pour l’humain par le Centre international de recherche sur le cancer en 2009.
Parmi les effets observés, on compte 193 personnes, principalement des enfants, atteintes de chloracné, une affection cutanée sévère.
Les études épidémiologiques menées par le professeur Paolo Mocarelli ont révélé des troubles endocriniens, des modifications de la fonction thyroïdienne, une réduction de la fertilité, ainsi qu’une augmentation des risques de diabète et de cancers du sang.
Cependant, ces liens n’ont pas pu être attribués avec certitude à la dioxine.
Les autorités ont évacué 700 personnes et rasé 40 maisons pour limiter l’exposition.
Dioxine dans les sols
Cinquante ans après la catastrophe, des analyses ont révélé que les sols de Seveso et des villes voisines contiennent toujours autant de dioxine qu’à l’époque de l’accident.
Cette découverte a ravivé les craintes des habitants, notamment lors de la construction d’un tronçon d’autoroute, la Pedemontana Lombarda, qui traverse des zones contaminées.
Sous la pression des associations locales et des autorités, un plan d’assainissement des sols a été mis en place en 2017.
Au total, 120 000 m² de terres réparties entre Meda, Seveso et Cesano Maderno doivent être dépollués.
Les opérations, en cours depuis 2024, visent à retirer la dioxine tout en limitant sa dispersion dans l’air grâce à des mesures strictes comme l’humidification des surfaces et l’installation de cloisons de protection.
Risques des travaux
Malgré les mesures de sécurité annoncées, les travaux de dépollution suscitent des inquiétudes parmi les habitants.
Certains craignent que la manipulation des terres contaminées ne libère à nouveau de la dioxine dans l’air, surtout lorsque des bâches de protection se sont décrochées en mars 2026.
Les autorités assurent que les valeurs mesurées restent dix fois inférieures aux limites fixées par la réglementation allemande, faute de limite légale en Italie.
Cependant, les données sur la qualité de l’air ne sont disponibles qu’avec un délai de dix jours, ce qui limite la réactivité en cas de problème.
Des habitants, comme Alberto Colombo, soulignent que même à des niveaux autorisés, l’exposition à la dioxine peut être préjudiciable pour une population déjà fragilisée.
Projet autoroutier controversé
Le projet de construction de l’autoroute Pedemontana Lombarda divise la population locale.
Si certains habitants s’inquiètent des risques sanitaires liés à la dioxine, d’autres critiquent surtout le coût et l’impact écologique du projet.
L’autoroute empiétera sur 2 hectares du Bois des chênes, un parc naturel créé dans les années 1980 sur une ancienne zone très contaminée.
Ce bois, fruit d’une mobilisation citoyenne contre un incinérateur de déchets toxiques, est considéré comme un sanctuaire où ont été enterrés des décombres, des carcasses d’animaux et des déchets de l’usine Icmesa.
L’entreprise promet de compenser en créant 4,7 hectares de bois ailleurs, mais les écologistes dénoncent une logique de bétonisation au détriment de l’environnement.
Mobilisation citoyenne
Les associations locales, comme No Pedemontana et Seveso memoria di parte, jouent un rôle clé dans la vigilance autour du projet autoroutier et de la dépollution.
Leurs membres, comme Davide Biggi ou Amedeo Argiuolo, ancien employé de l’usine Icmesa, rappellent que la mémoire de la catastrophe de 1976 reste vive.
Argiuolo, qui a lutté pour obtenir des réponses après l’accident, dénonce le sacrifice du Bois des chênes, symbole de la réhabilitation écologique de Seveso.
Les collectifs organisent des réunions publiques et distribuent des prospectus pour sensibiliser les habitants et dénoncer ce qu’ils considèrent comme une injustice environnementale et sociale.
Leur message est clair : la dépollution doit servir à restaurer des espaces naturels, pas à construire des infrastructures polluantes.
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