Ce que l’accès aux toilettes publiques révèle des inégalités de genre dans les villes
L’ESSENTIEL Dans les gares, dans les festivals ou sur les stations d’autoroutes, accéder aux toilettes relève pour les femmes de l’épreuve de patience. Le design uniformisé des toilettes publiques cache des normes de genre qui produisent des inégalités.
Dans les espaces publics comme les gares, les festivals ou les centres commerciaux, les femmes attendent systématiquement plus longtemps que les hommes pour accéder aux toilettes. Cette inégalité s’explique par une conception des sanitaires qui ne tient pas compte des différences biologiques et sociales entre les genres. Les toilettes pour hommes incluent souvent des urinoirs, qui permettent une utilisation plus rapide et plus simultanée, tandis que celles pour femmes ne comportent que des cabines fermées, plus longues à utiliser. Par exemple, une femme doit généralement s’asseoir, manipuler des vêtements parfois complexes et gérer des besoins physiologiques comme les règles ou la grossesse, ce qui allonge la durée de chaque passage. Une étude citée dans l’article montre que les femmes mettent en moyenne plus de temps à utiliser les toilettes que les hommes, sans que cette différence ne soit prise en compte dans l’aménagement des espaces.
La conception des toilettes publiques repose souvent sur un modèle appelé «corps masculin par défaut», une norme implicite qui suppose que les utilisateurs sont des hommes capables d’uriner rapidement en position debout. Ce modèle néglige les réalités des corps féminins, comme la nécessité d’utiliser des cabines fermées pour des raisons de pudeur et d’intimité, ou les contraintes liées aux règles, à la grossesse ou à des troubles comme l’incontinence. Les normes de conception actuelles attribuent pourtant une superficie égale aux toilettes pour hommes et pour femmes, sans tenir compte de ces différences. Par exemple, un espace équipé de cabines et d’urinoirs pour hommes peut accueillir plus d’usagers simultanément qu’un espace de même taille équipé uniquement de cabines pour femmes. Ce déséquilibre est rarement remis en question, et les retards dans les files d’attente sont souvent attribués à un prétendu «manque d’efficacité» des femmes plutôt qu’à un problème de conception.
Les inégalités d’accès aux toilettes ont des conséquences économiques concrètes, notamment pour les femmes dont le métier les oblige à se déplacer, comme les chauffeurs de taxi. Une recherche menée en Espagne auprès de conductrices Uber a révélé que ces dernières doivent souvent organiser leurs trajets autour de la localisation des toilettes, ce qui entraîne une perte de revenus. Par exemple, Rosario, une conductrice de 26 ans, qualifie les pauses toilettes de «drame du métier», car elles interrompent son activité et réduisent ses gains. Certaines femmes évitent même de boire de l’eau pour limiter ces arrêts, ce qui peut favoriser des infections urinaires. D’autres rapportent un lien entre le fait de se retenir trop longtemps et des problèmes de santé récurrents. Ces stratégies, bien que nécessaires, illustrent comment des infrastructures urbaines mal adaptées pénalisent professionnellement les femmes.
Les toilettes publiques ne sont pas de simples infrastructures neutres : elles reflètent des normes de genre implicites qui influencent la manière dont les femmes occupent l’espace urbain. Par exemple, les cabines fermées pour femmes sont conçues pour préserver leur intimité, tandis que les urinoirs ouverts pour hommes sont pensés pour la rapidité et l’efficacité. Cette différence de conception a des implications sociales et symboliques. Les femmes doivent souvent justifier leur besoin d’accéder à des toilettes, notamment lorsqu’il n’y en a pas à proximité, tandis que les hommes peuvent plus facilement uriner en public. Une étude sur la «parité en matière de toilettes» («toilet parity») montre que l’ajout de cabines ou la création de toilettes non genrées réduit considérablement les files d’attente pour les femmes, avec un impact minimal pour les hommes. Ces adaptations soulignent que les inégalités d’accès aux toilettes vont au-delà de l’attente : elles touchent à la dignité et au droit des femmes à occuper l’espace public sur un pied d’égalité.
Face à ces inégalités, des solutions émergent pour repenser l’aménagement des toilettes publiques. Une approche consiste à augmenter le nombre de cabines pour femmes ou à créer des **toilettes non genrées**, accessibles à tous. Par exemple, lors de grands événements, l’installation d’**urinoirs conçus pour les femmes** a permis de réduire presque totalement les temps d’attente. Une autre piste est d’intégrer davantage de toilettes dans les espaces urbains, car leur absence force souvent les femmes à adapter leurs trajets ou à se retenir, avec des conséquences sanitaires. Ces expérimentations montrent que des changements simples dans la conception des sanitaires peuvent avoir un impact significatif sur l’égalité d’accès. Cependant, ces solutions restent marginales et dépendent des politiques locales, ce qui limite leur généralisation.

