Mieux définir le «masculinisme» pour le combattre efficacement
Le terme de «masculinisme» s’est imposé ces dernières années pour désigner des discours qui font l’apologie des violences envers les femmes, qui appellent à la réduction de leurs droits ou à leur subordination aux hommes. La diffusion de ces discours et les dangers qu’ils représentent font désormais l’objet d’une préoccupation largement partagée.
Le terme masculinisme désigne des discours qui justifient ou encouragent les violences envers les femmes, leur subordination ou la réduction de leurs droits. Ces idées, en progression ces dernières années, sont perçues comme une menace croissante par les institutions. Pourtant, leur définition reste floue dans les travaux récents, comme le montre un rapport du Sénat français publié le 23 juin 2026. Ce document, fruit de sept mois d’enquêtes et de 100 auditions, aborde des enjeux numériques, économiques et sociétaux, mais peine à cerner précisément le masculinisme. Il l’associe successivement à la misogynie, à l’anti-féminisme, au sexisme ou encore aux stéréotypes de genre, élargissant ainsi le concept à des pratiques variées comme le coaching en séduction, la musculation ou les associations de pères séparés.
Les définitions actuelles du masculinisme, notamment dans le rapport du Sénat, sont jugées trop larges et imprécises. Elles englobent des phénomènes aussi divers que l’occupation de l’espace public par les garçons dans les cours de récréation ou l’industrie pornographique, sans distinction claire entre pratiques ordinaires et discours dangereux. Cette approche extensive repose souvent sur des glissements catégoriels, comme l’assimilation systématique du coaching en séduction ou de la musculation au masculinisme. Pourtant, les recherches en psychologie sociale soulignent que l’adhésion à des stéréotypes de genre ne conduit pas toujours à des comportements discriminatoires ou violents. Par exemple, une personne peut partager des idées conservatrices sur les rôles de genre sans pour autant mépriser ou agresser les femmes.
Le rapport du Sénat compare le masculinisme à des mouvements radicaux comme le djihadisme ou le suprémacisme blanc, mais cette analogie est critiquée. Contrairement à ces idéologies, qui prônent l’élimination d’un groupe ennemi (les « mécréants », les étrangers, etc.), les masculinistes visent rarement une société sans femmes. Leurs motivations sont souvent personnelles : frustration, jalousie ou vengeance envers des femmes spécifiques, plutôt qu’un projet collectif de domination. Par exemple, le mouvement Men Going Their Own Way (MGTOW) rejette le mariage et les institutions perçues comme défavorables aux hommes, mais ne prône pas l’exclusion des femmes. Leurs actions violentes, lorsqu’elles surviennent, sont généralement individuelles et non organisées par une hiérarchie.
Pour identifier les risques de passage à l’acte violent, les auteurs soulignent l’importance de ne pas se limiter aux discours idéologiques. D’autres facteurs psychologiques et sociaux jouent un rôle clé : échec scolaire, harcèlement, précarité, fascination pour les armes, consommation de contenus violents, troubles psychiatriques (idées suicidaires, psychotraumas, troubles psychopathiques), ou encore délires de persécution. Par exemple, les Incel (Involuntary Celibates, « célibataires involontaires ») forment des communautés en ligne où des hommes partagent leurs souffrances et des théories complotistes, mais leurs actes violents restent des initiatives individuelles, sans lien avec une organisation structurée. Ces éléments rendent la détection des individus dangereux plus complexe.
Le rapport du Sénat mélange souvent les cibles du masculinisme : les femmes, les féministes ou le féminisme en général. Pourtant, ces termes ne sont pas équivalents. Les féministes ne représentent pas toutes les femmes, et une critique envers un courant féministe n’implique pas un rejet de l’égalité des droits. De même, des discours conservateurs ou religieux sur les rôles de genre ne devraient pas être automatiquement associés au masculinisme, tant qu’ils ne prônent pas la violence ou la restriction des droits des femmes. Cette confusion risque de stigmatiser des opinions légitimes dans une démocratie, comme le souligne l’étymologie même du terme masculinisme, qui renvoie à des concepts variés : masculinité, virilité, machisme ou domination masculine.
Élargir excessivement la notion de masculinisme peut affaiblir les politiques de prévention. Une définition trop vague conduit à surveiller des « signaux faibles » trop répandus (comme la musculation ou les associations de pères), au détriment de la détection des signaux forts. Par ailleurs, cette approche risque de renforcer le masculinisme en confirmant une thèse complotiste : celle d’une hostilité systémique des institutions et des féministes envers les hommes. Par exemple, le sociologue Édouard Leport affirme que tous les hommes cisgenres intègrent des valeurs masculinistes dans la société française actuelle, une vision qui essentialise et diabolise la masculinité. Cette généralisation peut nuire à la lutte contre les violences faites aux femmes en brouillant les frontières entre opinions légitimes et discours dangereux.
Pour combattre le masculinisme de manière ciblée, les auteurs plaident pour une définition rigoureuse et circonscrite, inspirée des méthodes utilisées en criminologie pour détecter les radicalisations violentes. Il est crucial de distinguer les pratiques ordinaires (comme la musculation ou le coaching) des discours prônant la haine ou la violence. Les politiques de prévention doivent se concentrer sur les trajectoires individuelles à risque, en analysant les facteurs psychologiques, sociaux et économiques, plutôt que de cibler des catégories trop larges. Enfin, il est essentiel de protéger la liberté d’expression pour les critiques légitimes envers le féminisme ou les traditions, tant qu’elles ne menacent pas les droits des femmes ou ne justifient pas la violence.

