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Crise de la culture : la théorie des quatre régimes culturels pour sortir de la controverse

<name>Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)</name> <foaf:homepage rdf:resource="https://theconversation.com/profiles/fabrice-raffin-315929"/>· 28 juillet 2026

<figure><img src="https://images.theconversation.com/files/750494/original/file-20260728-57-1po9yx.jpg?ixlib=rb-4.1.1&amp;rect=0%2C0%2C799%2C532&amp;q=45&amp;auto=format&amp;w=1050&amp;h=700&amp;fit=crop" /><figcaption><span class="caption">La Fanfare d'occasio, Blandy-les-Tours, 2011. </span> <span class="attribution"><a class="source" href="https://www.flickr.com/photos/m0ietcesttout/6173262960">Flickr/Mathieu Luna</a>, <a class="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/">CC BY</a></span></figcaption></figure><p><strong>L’ESSENTIEL</strong></p> <hr> <ul> <li><p><strong>En France, il n’existe pas une seule réalité culturelle mais une multitude d’expériences de la culture, qui se vivent de façon très différentes.</strong></p></li> <li><p><strong>Certaines expériences reposent sur une forme de distance avec le public, quand d’autres l’impliquent pleinement ; la culture peut également jouer le rôle de simple médiateur dans des expériences de sociabilité.</strong></p></

Résumé

1

Culture : une notion plurielle

En France, la culture ne désigne pas une expérience unique mais une multitude de réalités.

Certaines expériences culturelles reposent sur une distance entre le public et l’œuvre, comme lors d’un concert classique où l’on écoute en silence, tandis que d’autres impliquent une participation active, comme dans un festival de musique où le public chante et danse.

D’autres encore, comme les fêtes de quartier, utilisent la culture comme un prétexte pour se retrouver et socialiser.

Enfin, les réseaux sociaux transforment l’expérience culturelle en un flux continu, détaché des lieux traditionnels.

Cette diversité montre que la culture ne peut être réduite à une seule définition ou à une seule forme d’accès.

Reconnaître cette pluralité permet de relativiser l’idée d’une démocratisation culturelle centrée uniquement sur la culture légitime (théâtre, opéra, musées), souvent perçue comme élitiste, et d’envisager d’autres formes de participation culturelle.

2

Quatre régimes culturels

L’article propose une grille de lecture basée sur quatre régimes culturels, inspirés des dieux grecs Apollon (dieu de la raison) et Dionysos (dieu de l’ivresse et de la fête), ainsi que du dieu Hermès (messager et médiateur) et du numérique.

Ces régimes ne sont pas des catégories rigides mais des manières distinctes de vivre et de valoriser la culture.

Le régime apollinien correspond à une expérience culturelle centrée sur la réflexion et la distance, comme un spectacle de théâtre classique ou une exposition de peinture.

Le régime dionysiaque privilégie l’hédonisme et la participation collective, comme un concert de metal ou un festival de musique.

Le régime hermésien met l’accent sur la sociabilité et la rencontre, où l’œuvre sert de prétexte pour être ensemble, comme dans les fêtes de rue.

Enfin, le régime numérique désigne une expérience culturelle fragmentée, continue et dématérialisée, où les œuvres sont consommées, partagées et commentées en ligne, indépendamment de leur lieu d’origine.

3

Régime apollinien : culture comme élévation

Le régime apollinien est associé à l’idée de grande culture, souvent représentée par des institutions comme le Festival d’Avignon, l’opéra d’Aix-en-Provence ou les Chorégies d’Orange.

Dans ce régime, le public adopte une posture de recueillement et de concentration, en restant à distance de l’œuvre.

L’objectif n’est pas seulement le divertissement, mais l’élévation intellectuelle et morale : comprendre le monde, réfléchir, s’émanciper.

La culture apollinienne est perçue comme un outil d’instruction et de transformation personnelle.

Ce régime valorise la distance et la retenue, où le corps est maîtrisé pour mieux se concentrer sur l’interprétation de l’œuvre.

Il est souvent lié à des milieux sociaux aisés et à des pratiques culturelles perçues comme légitimes, ce qui peut alimenter des débats sur l’élitisme culturel.

4

Régime dionysiaque : culture hédoniste

Le régime dionysiaque se caractérise par une expérience culturelle intense et collective, où le corps et l’émotion jouent un rôle central.

Des événements comme le Hellfest, les Vieilles Charrues ou les grands concerts de musique pop ou rock illustrent ce régime.

Contrairement au régime apollinien, l’objectif n’est pas la réflexion mais le plaisir immédiat : vibrer avec la foule, crier, danser, partager une émotion collective.

La valeur culturelle ne réside pas dans une interprétation savante mais dans l’intensité vécue.

Ce régime peut aussi porter des messages politiques ou sociaux, comme dans certains concerts de rap engagé, mais l’accent reste mis sur l’énergie et la participation physique.

Il s’adresse à des publics variés, souvent plus jeunes et moins sensibles aux hiérarchies culturelles traditionnelles.

5

Régime hermésien : culture relationnelle

Le régime hermésien (inspiré d’Hermès, dieu messager) désigne une expérience culturelle où l’œuvre ou le spectacle sert de prétexte pour créer du lien social.

Des événements comme le festival Chalon dans la rue ou les fêtes de quartier en sont des exemples.

Dans ce régime, l’attention est plus souple et intermittente : on regarde, on discute, on s’arrête, on repart.

L’objectif n’est pas de contempler une œuvre mais de rendre un lieu habitable et de rassembler des publics qui ne se croisent pas autrement.

La réussite de ces événements se mesure en termes de convivialité (« il y avait du monde », « ça faisait du bien au quartier »).

La musique, le spectacle ou les artefacts culturels y sont secondaires : ce qui compte, c’est la sociabilité et la transformation d’un espace en un lieu de rencontre.

6

Régime numérique : culture en flux

Le régime numérique désigne une transformation profonde de l’expérience culturelle, où celle-ci n’est plus liée à un lieu ou à un moment précis.

Grâce aux écrans et aux réseaux sociaux, la culture devient un flux continu et fragmenté : on peut suivre un concert en direct depuis son téléphone, revoir une vidéo, commenter une œuvre à distance, ou découvrir un artefact culturel conçu spécifiquement pour le numérique (comme les formats courts de TikTok).

Ce régime bouleverse les frontières traditionnelles entre public et œuvre, entre présence et absence.

Le public n’est plus seulement un spectateur mais un acteur : il diffuse, commente, classe et détourne les contenus.

L’expérience culturelle n’a plus de fin précise ; elle se prolonge et se transforme en fonction des interactions en ligne.

Ce régime touche tous les âges et tous les milieux, mais il pose des questions sur la concentration, l’attention et la valeur attribuée aux œuvres.

7

Implications pour les politiques culturelles

Cette typologie invite à repenser les politiques publiques en matière de culture.

Plutôt que de se concentrer uniquement sur la démocratisation de l’accès à la culture légitime (régime apollinien), il s’agit de reconnaître la pluralité des expériences et leurs logiques propres.

Par exemple, une politique culturelle efficace devrait soutenir aussi bien les festivals de musique (régime dionysiaque), les fêtes de quartier (régime hermésien) que les initiatives numériques (régime numérique).

L’enjeu n’est pas de hiérarchiser ces régimes, mais de comprendre que chacun répond à des attentes différentes : certains publics cherchent une œuvre exigeante, d’autres une intensité collective, d’autres encore un moment de convivialité ou une expérience dématérialisée.

Cette approche permet de sortir des débats stériles sur l’élitisme ou le nivellement culturel, en valorisant la diversité des pratiques.

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