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Géopolitique

La monnaie est redevenue une arme, il faut armer l’euro

Le Grand Continent · mis à jour il y a 7 h

Notre souveraineté dépend désormais de la capacité à faire de la monnaie commune un instrument de puissance géopolitique. L’article La monnaie est redevenue une arme, il faut armer l’euro est apparu en premier sur Le Grand Continent..

L’euro, monnaie mondiale

L’euro est la deuxième monnaie la plus utilisée au monde après le dollar américain, mais il reste loin derrière en tant que monnaie de réserve et d’échange. Fin 2025, il ne représentait que 20,2 % des réserves de change mondiales, contre environ 57 % pour le dollar. Cette situation limite la capacité de l’Europe à influencer l’économie mondiale et à se protéger des pressions géopolitiques. Pour devenir un véritable outil de puissance politique et d’autonomie stratégique, l’euro doit gagner en poids international, ce qui nécessite des réformes structurelles et une stratégie claire de la part des institutions européennes.

Dédollarisation nécessaire

Une dépendance excessive au dollar expose l’Europe à des risques géopolitiques, car les États-Unis peuvent utiliser leur monnaie comme une arme économique. Par exemple, des entreprises ou des personnalités européennes peuvent se voir couper l’accès aux systèmes de paiement américains (comme Visa ou Mastercard) sur décision politique. Pour réduire cette vulnérabilité, l’Europe doit diversifier ses échanges et ses infrastructures de paiement, en développant des alternatives locales ou européennes. Cette dédollarisation passe aussi par la création d’un actif sûr et liquide, capable de concurrencer les bons du Trésor américains, qui sont aujourd’hui la référence mondiale pour les réserves de change.

Union des marchés de capitaux

L’Union des marchés de capitaux (UMC) est un projet visant à approfondir et à unifier les marchés financiers européens, afin de renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe. Aujourd’hui, les marchés de capitaux européens sont fragmentés, ce qui limite leur efficacité et leur attractivité face aux géants américains ou chinois. L’UMC doit permettre une meilleure circulation des capitaux entre les États membres, tout en facilitant le financement des investissements et des réformes nécessaires à la compétitivité européenne. Ce projet est porté par des acteurs comme la députée européenne Aurore Lalucq, qui a rédigé un rapport sur le sujet en 2025.

Rôle clé de la BCE

La Banque centrale européenne (BCE) est l’institution chargée de garantir la stabilité de l’euro, mais ses marges de manœuvre sont limitées par les traités européens et les réglementations en vigueur. Elle peine à avancer sur des sujets comme l’actif sûr (un titre financier souverain, liquide et crédible) ou les swaps de change (des accords entre banques centrales pour fournir des liquidités en cas de besoin). Sans une vision d’ensemble et une coordination renforcée entre les États membres, la BCE ne peut pas pleinement jouer son rôle géopolitique. Des ministres des Finances, comme le Spaniol Carlos Cuerpo, commencent à s’emparer de ces enjeux, mais une doctrine européenne claire fait encore défaut.

Stratégie monétaire américaine

Les États-Unis mènent une politique monétaire agressive pour maintenir la domination du dollar, en utilisant des outils comme les stablecoins (des cryptomonnaies indexées sur le dollar) ou en inondant les marchés de titres américains. Leur objectif n’est pas seulement de renforcer l’usage du dollar, mais aussi de fragiliser les institutions monétaires concurrentes, comme l’euro. Par exemple, l’administration Trump a multiplié les pressions pour imposer des stablecoins privés, ce qui menace la souveraineté des monnaies publiques. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de gouvernance monétaire où la monnaie devient un levier de pouvoir géopolitique.

Stablecoins, menace pour l’euro

Les stablecoins sont des cryptomonnaies dont la valeur est censée être stable, souvent indexée sur une monnaie traditionnelle comme le dollar. Elles sont émises par des entreprises privées, comme le géant américain Circle, qui a obtenu en France l’agrément pour en émettre. Cependant, ces actifs posent plusieurs problèmes : ils échappent au contrôle des banques centrales, favorisent la finance illicite et le blanchiment, et exposent les consommateurs à des risques technologiques (cyberattaques, failles de sécurité). Pour l’Europe, ils représentent une menace pour la souveraineté monétaire et la stabilité financière, car ils renforcent la dépendance au dollar.

Euro numérique, solution souveraine

L’euro numérique est une version numérique de la monnaie publique européenne, émise par la BCE, qui s’ajouterait aux billets et pièces en circulation. Contrairement aux stablecoins, il garantit la stabilité, la transparence et le contrôle public. Son objectif est double : moderniser les paiements en Europe et réduire la dépendance aux infrastructures américaines (comme Visa ou Mastercard). Aujourd’hui, la plupart des systèmes de paiement en Europe reposent sur des réseaux privés américains, ce qui expose les Européens à des pressions géopolitiques. L’euro numérique permettrait de créer des rails de paiement publics, protégés et infalsifiables, essentiels pour préserver la souveraineté monétaire de l’Europe.

Swaps de change, levier géopolitique

Les swaps de change sont des accords entre banques centrales pour échanger temporairement des devises, afin de fournir des liquidités en cas de crise. Les États-Unis et la Chine utilisent largement ces outils pour étendre leur influence monétaire et tisser des liens de dépendance avec d’autres pays. Par exemple, la BCE a mis en place des lignes de swap avec la Banque populaire de Chine, mais ces mécanismes restent limités et peu ambitieux. Pour renforcer le rôle international de l’euro, l’Europe doit développer davantage ces swaps, mais cela nécessite une consolidation préalable de la zone euro et une volonté politique forte des États membres.

Réglementation des stablecoins en Europe

Le MiCAR (Markets in Crypto-Assets Regulation), adopté en 2025, est le cadre réglementaire européen qui encadre les cryptomonnaies, y compris les stablecoins. Il vise à protéger les consommateurs, à lutter contre la fraude et à limiter les risques systémiques. La BCE et les autorités européennes durcissent leur discours à l’égard des stablecoins, car ces actifs menacent la stabilité financière et la souveraineté monétaire. Le MiCAR impose des règles strictes aux émetteurs de stablecoins, comme des garanties suffisantes ou des audits réguliers, mais il ne peut pas transformer ces actifs en monnaies publiques. Pour l’Europe, l’enjeu est de promouvoir l’euro numérique comme alternative fiable et souveraine.

Ce que ça pourrait changer

La monnaie n’est pas seulement un outil économique : c’est une **institution politique** qui repose sur la confiance et la légitimité des institutions qui la garantissent. L’euro incarne cette dimension, car il est émis par la BCE, une institution publique indépendante. Fragiliser l’euro, c’est donc fragiliser l’Europe elle-même. Les attaques contre la monnaie européenne ne sont pas seulement économiques : elles visent aussi les valeurs politiques qu’elle porte, comme l’État de droit ou la coopération entre États. Pour l’Europe, l’enjeu est donc de renforcer l’euro non seulement comme monnaie, mais aussi comme symbole de son unité et de sa souveraineté face aux pressions extérieures.

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