« Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes »
« L'estive », sixième et dernier volet : s'organiser. L’article « Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes » est apparu en premier sur BALLAST..
En 2013, le premier Syndicat des gardien·ne·s de troupeaux (SGT) est créé en Isère sous l’égide de la CGT, mais il est mis en veilleuse en raison de difficultés d’animation et de désaccords sur la stratégie. En 2018, cinq à six berger·e·s formé·es en Ariège et dans les Pyrénées relancent l’initiative, cette fois en s’inspirant d’un texte d’orientation existant. Leur objectif est de regrouper les travailleur·euses d’un métier souvent solitaire et de défendre leurs droits. En 2025, le SGT compte environ 150 adhérent·es réparti·es dans quatre syndicats régionaux : Isère (Alpes-du-Nord), PACA (Alpes du Sud), Ariège et Cévennes. L’affiliation à la CGT repose sur des valeurs communes, notamment la défense des salarié·es.
Les syndicats couvrent des territoires vastes et variés, avec des dynamiques différentes selon les régions. Les Alpes (Isère et PACA) regroupent le plus grand nombre d’adhérent·es, tandis qu’en Ariège, l’organisation est très active mais peine à s’étendre aux autres départements des Pyrénées. Dans ces zones, les employeurs sont souvent hostiles aux syndicats, perçus comme une menace. Les salarié·es, souvent sédentaires et ancré·es localement, hésitent à s’affilier par crainte de représailles. Le syndicat des Cévennes, créé récemment, cherche à fédérer de nouveaux membres dans une région moins organisée.
Les salaires des gardien·ne·s de troupeaux varient fortement selon les départements en raison de la fragmentation des conventions collectives agricoles, qui sont départementalisées. Certaines régions, comme les Alpes de Haute-Provence ou l’Ariège, disposaient historiquement de conventions locales avantageuses, mais depuis 2020, une convention collective nationale a été mise en place pour harmoniser les conditions. Cependant, des négociations locales ont souvent conduit à la suppression d’acquis sociaux, tirant les salaires vers le bas. Les berger·e·s réclament un salaire minimum national de niveau 7, soit une classification plus favorable que celle proposée par la nouvelle grille, jugée trop vague et subjective.
La majorité des gardien·ne·s de troupeaux sont employé·es en tant que saisonnier·es, avec des contrats souvent instables. Deux types de contrats dominent : le CDD saisonnier classique et le Titre Emploi Simplifié Agricole (TESA), créé il y a plus de dix ans pour simplifier les embauches dans l’agriculture. Contrairement au CDD, le TESA ne précise pas de date de fin et peut être renouvelé indéfiniment, ce qui expose les salarié·es à une précarité accrue. Les employeurs peuvent réduire la durée de travail au dernier moment sans garantie de rémunération pour la période initialement prévue. Ces contrats excluent également la prime de précarité, contrairement aux CDD classiques.
Les gardien·ne·s de troupeaux subissent des conditions de travail exigeantes, marquées par des horaires extensibles et une forte pression pour « faire ses preuves ». Les employeurs, souvent agriculteur·rices, transfèrent des normes entrepreneuriales sur leurs salarié·es, exigeant un engagement absolu sans considération pour leur santé. Les femmes, en particulier, doivent faire face à des stéréotypes de genre, comme l’injonction à prouver leur légitimité en surjouant leur endurance. Collectivement, elles remettent en question ces attentes, notamment en reconnaissant leur droit à la fatigue et à l’erreur. Les hommes, quant à eux, sont incités à taire leurs difficultés pour ne pas paraître « faibles ».
Les femmes berger·e·s sont souvent invisibilisées dans le milieu agricole, bien qu’elles aient toujours joué un rôle clé dans l’élevage pastoral. Leur présence est encore perçue comme anormale par certains, et elles doivent constamment prouver leur compétence. Les violences sexistes, allant du harcèlement aux agressions sexuelles, sont fréquentes mais rarement signalées. Les témoignages recueillis par le syndicat révèlent des expériences à différents niveaux de gravité, y compris des cas de viol. Ces violences s’ajoutent à la précarité économique et sociale qui caractérise le métier, renforçant l’isolement des travailleuses.
Le Syndicat des gardien·ne·s de troupeaux (SGT) porte plusieurs revendications pour améliorer les conditions de travail. Il exige une harmonisation nationale des conventions collectives, avec des clauses spécifiques pour reconnaître la pénibilité du métier, les compétences requises et la vie privée des salarié·es. Les berger·e·s réclament également la fin de la précarité des contrats saisonniers, notamment par l’abolition du TESA et l’instauration de CDI pour les travailleur·euses en poste depuis plusieurs années. Enfin, ils et elles militent pour une meilleure protection contre les violences sexistes et une reconnaissance accrue du métier, actuellement sous-évalué économiquement et socialement.

