[Point de vue] Experts psychologues : la justice manque-t-elle de professionnels formés ? Par Barbara Para, Psychologue.
L’expertise psychologique judiciaire, pilier des décisions de justice, repose sur un vivier de professionnels dont l’insuffisance quantitative et qualitative interroge. Entre pénurie numérique, déséquilibres géographiques et spécialisations manquantes, les cours d’appel françaises, malgré leur taille variable, peinent à mobiliser des experts adaptés aux enjeux contemporains. L’analyse des listes officielles révèle des failles structurelles qui menacent la qualité des expertises et, in fine, l’équité des procédures.
Quel est le nombre réel de psychologues experts disponibles dans les trois cours d’appel analysées (Paris, Versailles, Besançon) après dédoublonnage ?
Seulement 62 psychologues experts distincts ont été identifiés au total dans les trois cours d’appel étudiées. Paris en compte 28, Versailles 19 et Besançon 15. Ces chiffres, bien qu’officiels, ne reflètent ni leur disponibilité réelle ni le volume de missions effectuées, mais soulignent l’étroitesse du vivier spécialisé.
Comment se répartissent les âges des experts inscrits sur ces listes, et quel risque cela fait-il peser sur la continuité du service ?
À Paris, l’âge moyen des experts est de 57,8 ans (médiane : 57 ans), avec 8 professionnels sur 28 âgés de 66 ans ou plus en 2026. Versailles affiche une moyenne plus basse (52,6 ans) et seulement 2 experts dans cette tranche d’âge, tandis que Besançon se situe entre les deux (≈55,5 ans). Cette pyramide des âges, marquée par un vieillissement du vivier, pose la question de la transmission des compétences et de la relève, alors que les besoins en expertise ne cessent de croître.
Quelles spécialités psychologiques sont particulièrement sous-représentées dans les listes d’experts, et pourquoi est-ce problématique ?
Les spécialités comme la psychologie du travail, la psychopathologie du travail et la santé au travail sont très peu représentées, avec seulement quelques profils mentionnant ces formations sur les trois ressorts étudiés. Or, ces domaines sont cruciaux pour évaluer des préjudices liés à des situations professionnelles (harcèlement, burn-out, discriminations), où la causalité entre les faits et les troubles psychiques doit être établie avec rigueur. Leur absence expose les juridictions à des expertises inadaptées ou incomplètes.
En quoi la neuropsychologie illustre-t-elle les limites des listes officielles d’experts ?
Aucun expert en neuropsychologie n’a été identifié à Paris ou Besançon dans les rubriques officielles (F-07.03), et seulement deux à Versailles. Pourtant, cette spécialité est essentielle pour évaluer des troubles cognitifs ou des séquelles psychologiques dans des contextes judiciaires (accidents, maladies professionnelles). Les juridictions peuvent contourner cette lacune en désignant des professionnels non inscrits dans cette rubrique, mais cela révèle une inadéquation entre les besoins réels et les viviers officiels.
Ce que ça pourrait changer
Une pénurie de psychologues experts formés et disponibles pourrait entraîner des retards dans les procédures, des expertises de moindre qualité, ou des désignations de professionnels non spécialisés. À plus long terme, le vieillissement du vivier risque de créer un effet de seuil, où les cours d’appel n’auront plus les ressources nécessaires pour répondre aux demandes croissantes, notamment dans les domaines émergents comme la psychologie du travail ou la neuropsychologie. La réforme de 2023, qui intègre désormais une formation spécifique à l’expertise, pourrait atténuer ces risques si elle est appliquée avec rigueur.

