Virginie Efira : « C’est comme si Ryūsuke Hamaguchi regardait la meilleure partie de toi »
L’entretien avec Virginie Efira autour de son rôle dans Soudain de Ryūsuke Hamaguchi révèle moins une anecdote de tournage qu’une réflexion sur la méthode de travail d’un cinéaste dont l’approche transforme radicalement la relation à l’acteur. Entre exigence formelle et confiance absolue, Hamaguchi semble opérer une alchimie où la vulnérabilité devient force, brouillant les frontières entre préparation et improvisation, entre texte et présence physique. L’analyse de cette dynamique éclaire les mécanismes d’un cinéma où l’humain, dans sa complexité la plus intime, devient à la fois sujet et objet de la création.
Comment Ryūsuke Hamaguchi articule-t-il, dans sa pratique, la tension entre la maîtrise technique et la liberté de l’acteur ?
Hamaguchi semble dissoudre cette opposition en faisant de la confiance un outil de travail. Il ne se contente pas de diriger : il révèle l’acteur en le plaçant dans un état de disponibilité absolue, comme en témoigne Efira lorsqu’il lui demande de « ne pas se servir du texte comme d’un outil » mais d’y entrer sans intention préétablie. Cette méthode, inspirée à la fois de Bresson et de Cassavetes, repose sur une forme de désapprentissage : l’acteur doit abandonner ses réflexes pour accéder à une vérité plus organique, comme si Hamaguchi « regardait la meilleure partie de toi » pour la faire émerger.
En quoi le travail sur le japonais de Virginie Efira dépasse-t-il une simple performance linguistique pour interroger la pensée elle-même ?
Le japonais d’Efira n’est pas une imitation, mais une incarnation de la pensée japonaise, où la structure grammaticale et l’émotion s’articulent différemment. Hamaguchi insiste sur cette nuance en enregistrant sa propre voix pour guider l’actrice, soulignant que « les idées ne se placent pas au même endroit » selon la langue. Le résultat n’est pas une performance technique, mais une pulsion qui traverse le langage, révélant comment une culture façonne une manière d’être au monde — et comment une actrice peut, par le jeu, en capter l’essence.
Quelle est la portée politique implicite du film, à travers la représentation des soins aux personnes âgées et des systèmes qui les encadrent ?
Le film déploie une critique subtile des logiques gestionnaires appliquées aux EHPAD, où l’attention individuelle est souvent sacrifiée au profit d’un « parcage » institutionnel. Efira, formée à l’Humanitude, décrit cette approche comme une réhumanisation du soin, où le toucher et le langage deviennent des actes de résistance contre la déshumanisation. La scène du massage, par exemple, transcende l’érotisme pour incarner une éthique de la présence, opposant au système une forme de résistance par la qualité du lien — un enjeu qui résonne avec les débats contemporains sur la fin de vie et le care.
Ce que ça pourrait changer
L’expérience d’Efira avec Hamaguchi suggère que le cinéma pourrait devenir un laboratoire de nouvelles formes de relation humaine, où la vulnérabilité n’est plus un obstacle mais le cœur du processus créatif. À l’ère de l’IA et des performances calculées, cette méthode interroge notre rapport à l’authenticité, non comme une quête nostalgique, mais comme une nécessité politique : comment réapprendre à voir l’autre dans sa complexité, sans le réduire à une fonction ou à un rôle ? Le film, en ce sens, dépasse le cadre esthétique pour proposer une éthique de l’attention.

