Monnaies, monnaies, monnaies : Du franc CFA à l’Eco, le long chemin vers la décolonisation
Le projet de l’Eco, monnaie commune ouest-africaine prévue pour 2027, incarne une tentative de rupture avec l’héritage colonial du franc CFA, perçu comme un symbole de dépendance économique. Pourtant, entre divisions politiques, réalités économiques disparates et revendications de souveraineté, son avènement soulève des questions bien plus profondes que sa simple mise en circulation : celle de la capacité des États africains à s’affranchir des tutelles historiques et à forger une intégration monétaire viable, dans un contexte géopolitique marqué par les fractures régionales.
Pourquoi le franc CFA est-il considéré comme un frein à la souveraineté économique des pays africains ?
Le franc CFA est vu comme un symbole de dépendance car il est arrimé à l’euro, avec une garantie du Trésor français, ce qui limite la marge de manœuvre des États dans leurs politiques monétaires et budgétaires. Son histoire, marquée par des décisions unilatérales comme la dévaluation de 1994 ou l’adoption de l’euro en 2002, a renforcé l’idée d’une monnaie imposée par la colonisation, pénalisant la compétitivité et la croissance des économies locales.
Quels obstacles majeurs retardent la mise en place de l’Eco malgré les annonces répétées depuis 1983 ?
L’Eco se heurte à des divergences structurelles : l’alignement des pays anglophones et francophones, l’hétérogénéité des économies de la CEDEAO, et surtout les tensions géopolitiques récentes, comme le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO en 2024 pour former l’Alliance des États du Sahel, qui porte un projet monétaire concurrent. Ces clivages politiques et économiques rendent flou le périmètre même de la future monnaie.
Comment l’histoire coloniale du franc CFA influence-t-elle les débats actuels sur l’Eco ?
La mémoire des traumatismes liés au franc CFA — comme la dévaluation de 1994 ou la double tutelle franco-européenne — alimente une défiance durable envers les projets monétaires perçus comme imposés par l’ancienne puissance coloniale. Les sociétés civiles, notamment à travers des documentaires comme celui de Katy Léna Ndiaye, réinterprètent cette histoire comme un enjeu décolonial, où la monnaie devient un symbole de liberté ou, au contraire, de persistance des rapports de domination.
Quel rôle jouent les coups d’État récents en Afrique de l’Ouest dans la redéfinition des projets monétaires régionaux ?
Les coups d’État au Burkina Faso, au Mali et au Niger en 2024 ont accéléré la fragmentation de la CEDEAO et ouvert la voie à la création de l’Alliance des États du Sahel, qui conteste le modèle de l’Eco tel que porté par les institutions traditionnelles. Ces pays, en quête d’une souveraineté renforcée, évoquent désormais leur propre monnaie, illustrant une remise en cause radicale de l’ordre monétaire hérité de la colonisation.
Ce que ça pourrait changer
Si l’Eco voit le jour en 2027, elle pourrait symboliser une avancée majeure vers l’autonomie économique africaine, mais son succès dépendra de sa capacité à concilier des intérêts divergents et à éviter de reproduire les erreurs du passé. À l’inverse, son échec ou sa dilution dans des projets concurrents risquerait d’entériner les fractures régionales et de perpétuer les dépendances, malgré les revendications de décolonisation. Le débat dépasse donc la technique monétaire : il interroge la viabilité même des projets d’intégration panafricaine dans un contexte de rivalités géopolitiques accrues.

